Cette
gigantesque église est parmi l'une des plus imposantes de la Gironde. Le
chapitre est né, au début du XlIeme siècle, du mouvement de réforme déjà
amorcé au XIe siècle dans toute la chrétienté occidentale. De nombreuses
communautés canoniales non attachées à des cathédrales, que l'on nomme collégiales,
sont créées. Ces communautés observent la règle de Saint-Augustin et doivent
répondre à l'exigence de vie commune, à la pauvreté individuelle, à la chasteté.
Mais à la différence de l'idéal monastique qui est celui de Cluny et de
Cîteaux, ces communautés doivent satisfaire les besoins spirituels des groupes
environnants, particulièrement
dans
les villes et les lieux nouvellement habités. Le chapitre de Saint-Emilion
est né comme de nombreux autres de la volonté de la papauté de tisser
un réseau ecclésiastique contrôlable et surtout de ne pas laisser le pouvoir
spirituel aux mains de seigneurs laïcs (tels ici le vicomte de Castillon,
dont on a vu les exactions répétées).
L'archevêque de Bordeaux, Bertrand de Goth, devenu le pape Clément V sécularise
le chapitre en 1306, et nomme à sa tête le doyen Gaillard de la Motte
son neveu. Celui-ci, toujours grâce à son oncle, est élu cardinal de Sainte-Luce
en 1316. Quelles que soient les critiques qui ont pu se retourner contre
l'opportuniste Clément V (il a nommé à d'autres hautes charges nombre
des membres de sa famille), le chapitre de Saint-Emilion bénéfi-cie depuis
lors d'un certain prestige. Cela tient à l'importante dotation des bénéfices
qui y sont rattachés : le Doyenné est la dignité la mieux dotée, et pour
cela, surtout aux XVIe et XVIle siècles, les doyens sont des ecclésiastiques
de haut rang.
A l'époque moderne le chapitre est le quatrième collateur dans la hiérarchie
diocésaine après l'archevêque, le chapitre cathédral de Saint-André de
Bordeaux, l'Abbaye de Saint- Romain-de- Blaye, et quatre-vingt-dix pour
cent de ses revenus sont des dîmes. Son influence spirituelle s'étend
à tout l'est du diocèse. On peut donc dire que la dimension de l'église
est proportionnelle à ses origines.
Le chapitre est dissout le 27 novembre 1790 par décret national.
L'église
collégiale fut mise en chantier avant le milieu du XlIe siècle, et après
que la communauté des religieux fut réformée. Le cloître roman est reconstruit
au XlVe siècle, sans doute après la sécularisation du chapitre. Puis de
nombreuses extensions et modifications sont réalisées. L'église, restée
invendue à la Révolution, est remise à la disposition de l'archevêque
de Bordeaux, Monseigneur d'Aviau, en l'an X. Elle est alors rendue au
culte paroissial, car l'église monolithe n'est pas jugée en état suffisant
pour assurer ce service. L'édifice est classé Monument Historique en 1841
à la demande de la commune car les travaux de réparation qu'il nécessite
alors sont devenus trop onéreux. Le fait est que la charpente s'effondre
en 1876.
Depuis elle est régulièrement entretenue.
La
partie romane de l'église.
De l'église romane originelle sont conservés le portail ouest, le narthex
et la nef. Du transept roman, il ne subsiste que deux pans de mur.
La façade ouest est ouverte par un grand portail en plein cintre sans
tympan. Deux des cinq arcades qui la surmontent, les plus grandes, sont
décorées de feuillages. Les autres ont peut-être été retouchées au XIXeme
siècle. La colonne monolithe, sur laquelle retombe la plus grande arcade,
est surmontée d'un chapiteau orné de la tête d'un personnage dont la bouche
est grande ouverte. A gauche du portail, les arcs d'une porte aveugle
sont également décorés de feuillages. Ces arcs reposent sur des chapiteaux
décorés les uns de feuillages, un autre d'un animal à deux corps et le
quatrième de deux griffons. Il a peut-être été prévu de faire son pendant
à droite, mais l'angle de l'église est coupé, sans doute depuis l'origine,
car l'enceinte de la ville passait là. Le mauvais état du bas-relief,
au-dessus de la porte aveugle, ne permet pas d'identifier son sujet. Au-dessus
du portail s'ouvre une fenêtre en plein cintre à deux rouleaux. Bien que
l'ensemble de la décoration soit succincte (on pense que la façade a été
remaniée au XVIeme siècle), on y retrouve l'influence Saintongeaise.
Le
narthex est un héritage des abbayes carolingiennes et n'a d'ailleurs pas
sa fonction originelle ici, on devrait plutôt parler de porche. Rares
sont les églises romanes de la Gironde à en posséder. Le narthex était
le seul lieu où les laïcs pouvaient pénétrer, le reste du monument étant
réservé aux religieux. Les forts piliers, dont il est pourvu, trahissent
la présence de la tribune et du clocher dont il est surmonté. Toutefois,
ces deux éléments de l'édifice se sont écroulés car ceux qui ont été reconstruits
sont d'un style postérieur. La tribune est voûtée en ogive et la base
du clocher qui subsiste date de l'époque moderne.
Pour mieux s'imprégner de l'église romane, il est intéressant de se placer
à la limite de la nef et du transept, après la deuxième coupole.
La nef unique se compose de trois travées dont deux sont couvertes de
coupoles (on parle de file de coupoles). La travée occidentale était peut-être
couverte d'une coupole à l'origine et se serait effondrée, mais il semble
plutôt que la construction de la voûte ait été retardée.
En effet, les édifices religieux sont construits d'est en ouest afin que
la partie où se déroule l'office, l'autel, soit utilisable au plus tôt.
La différence de style des fenêtres appuie cette hypothèse : dans les
deux travées orientales de la nef, les fenêtres sont en plein cintre (style
roman), tandis que dans la travée sous voûte d'ogive, les fenêtres sont
en arc brisé (style gothique). Ce qui voudrait dire que la dernière travée
a été terminée plus tardivement. La file de coupole, copiée sur les édifices
orientaux, est une particularité architecturale que l'on trouve dans le
sud-ouest à partir de 1100. La présence des deux coupoles montées sur
pendentifs concaves trahit l'influence du Périgord, et notamment celle
de Saint-Front-de-Périgueux qui comporte une file de cinq coupoles (on
trouve également de nombreuses églises à coupoles en Charente). Les pendentifs
sont la solution architecturale pour passer du plan carré de la partie
basse de l'édifice au plan circulaire de la coupole. Dans le Saint-Emilion
nais, une dizaine d'édifices romans possèdent ainsi des coupoles (notamment
les églises de Saint-Martin-de-Mazerat, Saint-Etienne-de-Lisse, Montagne
ou Sainte-Geneviève de Fronsac, et le clocher de Saint-Emilion que l'on
vient de voir). L'ornementation est très sommaire dans cette partie de
l'édifice. La base des calottes est ornée de rangées de damiers ; tandis
que les chapiteaux sont demeurés lisses, à l'exception de ceux de la première
travée. Ces derniers, placés de biais, soutiennent la voûte d'ogive, et
sont ornés les uns de feuillages et les autres de têtes. Il reste de nombreuses
traces de peintures murales, historiées ou ornementales, sur les murs
de la nef. En particulier dans la dernière travée de la nef, sur le pilastre
sud, on trouve une représentation très colorée de la Sainte Vierge, debout
sur le Monde. A ses pieds, un personnage à genoux la prie, les mains jointes
et levées. Cette peinture date de la fin du XlIeme siècle. Tout à côté,
sur le mur sud, une peinture pouvant être datée de la deuxième moitié
du XIlleme siècle, présente quatre cercles sur une bande bleue, encadrée
de bandes rouges, jaunes et noires. Les scènes représentées dans ces cercles
sont tirées de la légende de Sainte-Catherine. Dans le cercle de gauche,
un ange apparaît à Sainte Catherine dans la prison où Maximien la fit
enfermer. Sur le deuxième tableau, un officier représenté sous les traits
du Malin, conseille au roi de faire fabriquer une roue armée de lames
de fer et de pointes aiguës. L'Empereur est en effet agacé par cette jeune
philosophe qui soutient le bien-fondé de sa croyance en un seul dieu,
et qui est parvenue à convertir l'épouse de l'Empereur ainsi qu'une assemblée
de cinquante philosophes. Sur le troisième tableau, la roue est anéantie
grâce à l'intervention divine, représentée par une main qui sort des nuages.
Celle-ci tient une épée et brise l'instrument de torture. Sur le quatrième
tableau, plus dégradé que les autres, on voit un personnage à genoux et
deux autres qui s'embrassent.
D'autres peintures sont au revers de la façade occidentale, en particulier
une crucifixion ; d'autres sont sur le mur roman du transept sud, ou encore
cachées sous des badigeons de chaux. Des campagnes de restauration permettront
de les découvrir et les présenter au public.
Agrandissements
et modifications des Xllleme et XlVeme siècles
Le chevet et le transept roman ont été démolis pour bâtir, au XIIIeme
siècle, un transept de forme originale pour la région. Ce dernier est
composé de trois travées en largeur et de deux travées en longueur prolongées
par une travée de choeur sans doute à fond plat.
Les murs occidentaux du transept ont été percés de grandes fenêtres surmontées
d'une rose à six lobes. Dans l'un des piliers, existe un escalier à vis
qui conduit au-dessus des voûtes.
La chapelle des martyrs, au sud du choeur, date de la fin du XlVeme siècle,
ainsi que la cha-pelle qui sert de sacristie au sud du transept. Au-dessus
de l'entrée de cette dernière, une fenêtre à deux baies est surmontée
d'une rose à six lobes. Ces deux baies sont subdivisées en deux autres
baies en arc brisé surmontées d'une ouverture trilobée.
Les magnifiques stalles de bois sculpté qui se trouvent dans le choeur
datent du XVeme siècle (elles étaient réservées aux membres du clergé).
Il s'en trouve quinze de chaque côté du choeur mais elles ont dû être
plus nombreuses ; notamment, six d'entre elles se trouvent dans le choeur
de l'église de Saint-Etienne-de-Lisse. Leur ornementation ne manque pas
de caractère : des anges, des têtes humaines, des oiseaux enlacés, une
sirène, une licorne, des dragons, des poissons.
Le portail nord fut percé sans doute après la sécularisation du chapitre
(1306) pour pénétrer dans l'église. En effet, le côté sud-est était occupé
par le cloître, et le portail ouest ne devait pas être facile d'accès
à cause du mur d'enceinte. En bas du portail et de chaque côté, une arcature
continue composée d'arcs en trèfle (arcs trilobés) est surmontée d'un
bandeau en larmier. Au-dessus, des socles s'inscrivent de chaque côté
sous des arcatures séparées par de petites colonnettes.
Sur le premier socle à gauche de la porte, on devine (difficilement) la
crucifixion de Saint-Pierre (la tête en bas) et la décollation de Saint
Paul à droite. Les douze niches au-dessus ont peut-être abrité les statues
des apôtres.
Le tympan, très abîmé, représente le Jugement Dernier. Le Christ en majesté,
dont le côté droit est nu pour laisser paraître la Plaie, est entouré
de la Vierge et de Saint jean agenouillés, deux anges au-dessus de lui
le couronnent, tandis que deux autres encadrent la scène. Sur le linteau
au-dessous, la foule des pécheurs : après le Réveil des morts représenté
sur le tympan de l'église monolithe, on voit ici la séparation, par la
justice divine, des bons et des mauvais. Les justes vont vers le paradis,
conduits par les anges, tandis que les damnés vont vers l'enfer représenté
par une gueule ouverte armée de dents.
Les
modifications postérieures à la guerre de Cent Ans
L'abside
polygonale est construite sans doute en remplacement d'une autre. La travée
qui la précède est couverte d'une voûte étroite et rectangulaire. La voûte
de l'abside est à liernes et tiercerons (arcatures qui s'ajoutent à la
croisée d'ogive et sont une signature du style gothique flamboyant). Derrière
le maître-autel, se trouve un petit édifice appelé le trésor et dans lequel
il y aurait eu les reliques de Saint Emilian et d'autres saints. Les fenêtres
à quatre lancettes accusent le style flamboyant. Très largement ouvertes
dans le mur, elles contrastent avec les petites fenêtres romanes de la
nef. La voûte du choeur a également été refaite à ce moment. Les deux
piliers au centre du transept ont été recouverts (d'où leur forme cylindrique).
Puis, ont été ajoutées la chapelle dédiée à Saint Michel (au nord de la
dernière travée de la nef) et une autre dédiée à la Vierge au nord du
choeur. Ces nombreuses modifications ont appelé une nouvelle consécration
réalisée en 1542 (le texte de cette consécration est affiché à côté d'un
pilier nord, entre le portail nord et la statue de saint Emilian).
Ne quittez pas cette église sans avoir admiré la statue de Saint-Valéry,
saint local et protecteur des vignerons, précieusement conservée près
de la porte de la sacristie. Cette statue, en bois polychrome du XVIeme
siècle, est un véritable document ethnogra-phique grâce à la précision
des traits du visage et les détails ren-dus ; ses vêtements et sa serpe
sont la tenue des viticulteurs de cette époque.
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